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Par Henri Dorion et Sylvi Belleau
La valeur d’un pays ne se mesure pas seulement à son territoire, mais aussi et surtout à ce qui vit dans le cœur et la tête de ceux qui l’habitent. Ces deux éléments sont intimement liés. La terre québécoise est chargée d’histoire et sa géographie recèle une large gamme de lieux dont l’originalité se pare parfois de mystère. La réalité ne dépasse pas plus la fiction que l’inverse. En fait, les deux font bon ménage et contribuent à tisser des liens étroits et essentiels entre la nation québécoise et son territoire. Le mariage de la richesse géo-historique du pays avec l’imagination populaire a donc fait du Québec une terre de contes et de légendes.
Autrefois au coin du feu, aujourd’hui à travers les médias ou dans les salles de spectacle, lutins, diables, monstres et fantômes côtoient des personnages réels que la rumeur a rendus légendaires. Dieu et son éternel concurrent, Satan, tous deux largement évoqués dans la toponymie du Québec, ont fait les frais de tant de contes et de légendes qu’on se demande s’ils ne se cachent pas dans tous les coins et recoins du pays. Sur son cheval noir ou sous la forme de quelque séduisant danseur, Satan apparaît partout, chaque fois pour disparaître aussitôt, parfois en laissant des traces. Et la main de Dieu de se manifester sous forme de punition à ceux qui n’ont pas obéi à ses lois.
Il faut dire que l’imagination populaire a eu, dans ce pays pluriel, de quoi l’inspirer. Les larmes incessantes d’un rocher, les lamentations issues de montagnes inhabitées, des traces de sabots ou de griffes dans la roche dure, des arbres étrangement tordus, des profils humains inscrits dans la pierre, n’est-ce pas assez pour que se déclenche un heureux processus imaginatif ? Le résultat, c’est la légende, cette histoire plus belle que nature ?
La légende, comme le conte, a donc souvent, pour ne pas dire toujours, un point de départ, une étincelle originelle, ancrée dans la réalité historique ou géographique. L’omniprésence de Dieu et de Satan dans la toponymie autant que dans le discours religieux, l’éternelle attente d’un retour, la surdimension de certains phénomènes, la crainte inexpliquée de certains lieux de passage, les disparitions inexpliquées, voilà des références qui ont fait le lien entre la réalité et la légende. Et celle-ci de naître, évoluer, se multiplier en autant de variantes. Le conte rend compte de cette richesse que le temps a amplifiée en multipliant les versions d’un même conte.
Le Québec est un vaste pays. Quelques légendes en ont habité tous les paysages. D’autres sont particulières à certaines régions. Ainsi chaque région possède des contes et des légendes qui lui sont propres. Inspirées tantôt du terroir, tantôt de ceux qui la peuple, ainsi que des événements ou des personnages qui ont marqué son histoire, une véritable « géographie de l'imaginaire » se superpose à celle des lieux.
Notre folklore, à l'image du peuple québécois, est issu d'un métissage entre les cultures de ceux qui nous précèdent. On y retrouve de contes venus de France avec les premiers immigrants, mais aussi des récits amérindiens, des mythes venus d'Orient avec les premiers habitants de la terre d’Amérique, des légendes d'inspiration anglaise, irlandaise, écossaise ou scandinave. Ces histoires franchement de chez nous, raconte la vie des héros qui peuplent notre imaginaire. Dans notre folklore, pas de prince charmant mais Ti-Jean, le joueur de tour, l’astucieux, descendant directement des Jeannot, Jean et Yannick des contes français du Moyen Âge et de la Bretagne. Ti-Jean qui se moque de l’autorité et pour qui le rire et la farce sont des armes redoutables contre le pouvoir inébranlable d'un roi souvent naïf. Il ne faut pas non plus oublier l’influence amérindienne, présente jusque dans la toponymie des lieux, qui nous rappelle cette part de notre héritage: Hochelaga, Shawinigan, Arthabaska, Pohénégamook, Memphrémagog... Ces deux derniers désignent des lacs mystérieux qui abritent encore aujourd’hui des monstres marins qui ont fascinés et fait frémir plusieurs générations d'enfants et de jeunes gens. Carcajou des Innus de la Côte Nord, n'est pas sans rappeler notre joueur de tour national. La séduisante Sedna des Inuits et Aatahenstic, la femme tombée du ciel, chez les Hurons-Wendats nous rappellent aussi la force évocatrice des mythes de création.
Des personnages surnaturels peuplent nos forêts et envahissent nos villages. Les feux follets attirent ceux qui s’attardent à la tombée du jour. Sur l’Ile d’Orléans, les lutins, toujours près à jouer des tours, transforment un bossu en élégant jeune homme. Sur les rives du Richelieu, le prince des lutins offre un cadeau bien particulier à un cultivateur. Partout au Québec, les lutins sont prêts à faire la fête, parfois au détriment de ceux qui les hébergent, surtout quand on leur manque de politesse.
Des fantômes de toutes sortes hantent nos berges et nos villages. Que ce soit de jeunes femmes éplorées à la recherche d’un bien aimé disparu trop tôt, comme la Dame Blanche des chutes Montmorency ou la belle Blanche de Beaumont, englouties par les flots aux alentours de Percé, de mystérieuses coureuses des grèves qui séduisent les marins de St-Jean-Port Joli, un avare guettant les voyageurs égarés près du pont de Repentigny ou une jeune femme cherchant sa tête égarée dans les rues sombres de Griffintown, ces récits ensorcelants les rappellent à notre mémoire et leur évitent de sombrer dans l’oubli.
Le diable, quant à lui, ne cède pas sa place et se retrouve est partout. Il a fort à faire pour s’attirer des âmes surtout quand de pauvres cultivateurs se montrent plus astucieux que lui. Qu’il prenne la forme d’un beau danseur en Gaspésie, d’un cheval noir sur la Côte du Sud ou d’un maître fileur en Beauce, il n’a pas souvent gain de cause. Ce n’est que lorsqu’un ambitieux de Rigaud néglige ouvertement des ses devoirs religieux en désertant l’église que le diable a le privilège de transformer les pommes de terres de son champ de pierre ou de faire apparaître des loups garous. Autant de personnages merveilleux qui inspirent les conteurs d'aujourd'hui.
Et bien sur, il y a le bon dieu qui parsème aussi le florilège de nos histoires. En plus de nous laisser tout un panthéon de saints qui désignent nos rues, nos villes et villages, il s’introduit parfois dans les légendes le temps d’un miracle, du sauvetage d’une âme en péril ou sous les traits d’un valeureux curé venant à la rescousse de ses ouailles.
À l’heure où la parole se digitalise, où le conte s’écoute sur le web, la tradition orale se métamorphose. Dans les campagnes comme en ville, les conteurs prennent d’assaut les petits cafés, les débuts de soirées des bars et se rapproprient la mémoire de leur quartier ou de leur village afin de créer des récits bien d'aujourd'hui, ancré dans les racines de la tradition orale et qui se déploie vers l'ailleurs. Tout comme la géographie façonne les légendes, ceux qui peuplent les villes et villages inspirent aussi nos conteurs contemporains. La légende se fait urbaine. À l’image de notre population, la parole se mondialise, se fusionne, se métisse. L’ancien se mêle au nouveau; la pure laine, à la soie venue d’Asie. Le conte se fait festif et les festivals se multiplient. Le conte intègre et les différentes vagues d’immigration ont laissé leur trace. (703)
On le voit, le conte est un miroir du pays, à travers le prisme du peuple qui l’habite. Les Québécois possèdent à cet égard un trésor qui mérite d’être mieux connu, car il constitue une richesse collective que rien ni personne ne peut lui ravir. Une richesse qui, comme tout élément fondamental d’une culture, fait partie de sa raison d’être, de son identité. Espérons que 2011 aura été, à l’occasion de sa fête nationale, l’année des retrouvailles des Québécois avec un des éléments importants de leur trésor culturel commun : les contes et les légendes. On le sait : un peuple sans conte ni légende n’en est pas un. En 2011, célébrons dans cet esprit notre fête nationale…et entrons dans la légende!
Bio d’Henri Dorion
Henri Dorion, géographe, juriste, musicien, a parcouru le Québec et le monde pour en découvrir et décrire les beautés. Il a partagé ses découvertes et ses coups de cœur à travers son enseignement dans plusieurs universités québécoises et étrangères, dont l’Université des Sciences humaines de Moscou, de même que par ses nombreuses publications. À l’Université Laval, il est titulaire du cours Géographie de la Russie et des républiques péripériques.
Il a été actif dans divers domaines : en muséologie, il a réalisé plusieurs expositions internationales au Musée de la Civilisation de Québec ; il a dirigé des organismes de gestion toponymique, aux niveaux québécois, canadien et de l’Organisation des Nations-Unies ; dans le domaine des relations internationales, il a été délégué général du Québec à Mexico et délégué pour la Russie et l’Ukraine. Il a dirigé une Commission d’étude sur les questions territoriales du Québec. Plus récemment, il s’est associé à des photographes pour publier une série d’ouvrages sur la géographie du Québec, notamment Le Québec vu du ciel et Le Québec : 40 sites incontournables, publiés aux Éditions de l’Homme, à Montréal. Il a aussi publié aux Éditions Multimondes Le Russionnaire, une « petite encyclopédie de toutes les Russies » .
Récipiendaire de nombreux prix, en musique, en géographie, en muséologie et en relations internationales, il est Chevalier de l’Ordre national du Québec. Officier de l’Ordre du Canada et il a reçu en 2004 le Prix du Québec Léon Gérin.
Bio de Sylvi Belleau
Titulaire d'une maîtrise en art dramatique de l'UQAM, Sylvi Belleau est directrice artistique du Théâtre de la Source, une compagnie dédiée au théâtre de création, depuis la fondation de la compagnie, en 1985. Aussi directrice artistique de la programmation de conte pour la famille «Arbraconte» au Théâtre de l'Esquisse, elle partage depuis 20 ans sa passion pour le conte avec petits et grands. Depuis 2 ans, elle organise aussi Festilou, 7 jours de contes pour les 7 à 17 ans.
Auteure, comédienne et conteuse, elle œuvre sur la scène jeune publique depuis 25 ans, a à son actif 11 pièces pour la jeunesse et se produit régulièrement dans les écoles et les bibliothèques du Québec. Depuis ses débuts sur la scène, Sylvi a donné au-delà de 2500 représentations (théâtre et contes) dans le milieu scolaire, les bibliothèques et les municipalités du Québec, de l’Ontario, du Manitoba, du Nouveau-Brunswick, de la France et même de l’Inde lors d'un voyage d'étude en 2001. Routière expérimentée du milieu scolaire, elle a une solide expérience auprès des jeunes. Elle a conté au Festival interculturel du conte du Québec, à la Fête des enfants de Montréal, à la Fête de l'histoire et dans plusieurs autres événements. Parallèlement, l'artiste anime des ateliers de théâtre et de conte dans les écoles primaires et secondaires ainsi qu’au CEGEP. Elle participe aussi au programme La culture à l'école, depuis 1996.
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